LA CASEMATE AUX LIVRES
INLISIBLES
_______________________________________________Pour
Ivano Vitali
- Matthias Hemminger émergeait lentement dun sommeil qui le
chevillait au grabat sur lequel il était allongé, une léthargie doigts de ventouse,
forme ouateuse sinuant autour des oreilles, susurrant « ne téveille pas
je tassure quil vaut mieux ne pas ouvrir les yeux ». Une pesanteur
gluante cernait ses membres, entravait le moindre mouvement.
- Un lointain souvenir de littérature scolaire se fraya un chemin
dans les méandres embrumés de la pensée. Voilà. Cest ainsi que lon se
retrouve métamorphosé en insecte comme ce pauvre type
quel était son nom déjà,
Gregory ? non Gregor
Gregor Samsa.
- Matthias bondit sur ses pieds, frotta ses vêtements du revers de
la main. Deux jambes, dix doigts, un torse, une face dotée dattributs sensoriels,
majeur et vacciné. Il ne lui était rien arrivé, sauf un cauchemar peut-être.
- Il reporta son regard sur lespace quil occupait.
Dressait la tête sans comprendre. Cela ressemblait à rien quil pût assimiler.
Cétait rond et pas rond, couleur kaki marronnasse, feuille morte ou cafard
écrasé. Les murs étaient froids au toucher. Du béton sans doute. Aucun meuble,
excepté ce lit de fortune dans le coin
le coin ? il ny avait pas de
coin. Pas de fenêtre non plus. Une ampoule diffusant une lueur blafarde pendillait au
plafond.
- Une porte. Porte en fer, poignée rugueuse qui refusait de
branler. Il lagrippait à deux mains, sacharnait en perte vaine. Pourtant une
bribe dintuition lui disait quelle nétait pas verrouillée.
- Retourna sasseoir sur le matelas. Consulta sa montre. 17h15.
- 17h15 ou 5 heures du matin ?
Keep cool, mon vieux. Se raccrocher à ce que
lon connaît. Identité, adresse, temps. Matthias Hemminger, né à Freiburg en
1963. Parti à Berlin
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- Berlin. Oui, il se souvenait. Il venait darriver à Berlin
quil navait plus franchi depuis louverture du Mur. Avait perdu son
chemin dans les anciens quartiers de lest autour de Friedrichstrasse. Sétait
engouffré dans le métro de Lehrterstadtbahnhof. Puis
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- Pas même un trou noir. Blanc et striures dune télévision
ne parvenant à capter aucun programme.
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- Peut-être était-il en prison. Dans un ex-bunker de lest
reconverti en maison dincarcération. Avait-il bu un coup de trop, vilipendé,
agressé quelquun ? De nature pacifique et plutôt timorée, il navait
jamais cherché des noises autres que verbales à autrui. Et aucune gueule de bois ne
lassaillait. Donc
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- Pris en otage. Par qui ? un groupuscule islamiste traînant
par hasard ses basques dans la zone sordide entre les deux capitales ? ou des
vétérans accros à lex-socialisme ne supportant pas la vue du moindre
« Wessi » dans les parages ? des néo-nazis ? il navait même
pas lexcuse dêtre juif.
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- Se rua à nouveau sur la porte. La secoua, frappa des pieds. Elle
souvrit en un grincement métallique.
- Il avança un nez prudent dans lentrebâillement.
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- Couloir. Ovoïde-melonné, pas très spacieux, juste à sa taille.
Il larpenta, paumes tendues aux murs. Un néon vomissait une lumière fade.
Dautres boyaux plus étroits surgissaient à limproviste, à droite, à
gauche. Sinistrement silencieux. Matthias hurla « il y a quelquun
ici ? ». Sa voix sengouffrait au fond des passages, résonnait en
multiples réverbérations amplifiées par une chambre déchos à la déroute.
- Il obliqua vers un vestibule, en emprunta un autre, bifurqua
encore ailleurs. Courait au sein de ce béton nu, tournait à laveuglette dans les
corridors exigus, glapissant des « hello, hey, help ! ».
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- Un bunker-labyrinthe. Façonné par un géant samusant au
chat et à la souris avec un lilliputien.
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- Matthias tâchait de reprendre ses esprits. Il existait des
souterrains dans les entrailles de Berlin, surtout près du Mur. Sur les 1000 Bunkers
érigés pendant la dernière guerre 100 demeuraient présents. Pas sous cette forme de
cagna cellulaire. Le bunker dHitler était situé près du Reichstag, celui de
Goebbels à Potsdamer Platz. Bien sûr on avait pu le déposer nimporte où. Pas
forcément à Berlin.
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- Il déboucha sur une pièce encombrée détagères chargées
de livres. Se précipita, tira un volume au hasard. « Faust » de Goethe.
Voulut le feuilleter. Le livre était cloisonné, collé, inouvrable, illisible. Un bloc
de papier mâché bien rectangulaire, toutes proportions soignées. Un objet qui avait
lapparence dun livre sans être destiné à la lecture. Bon Dieu, mais à
quoi ça sert, ce truc ? Il toucha les autres, constata le même fait, renversa
toute une rangée par terre. « La divine comédie » de Dante, « Le
paradis perdu » de Milton, « Ainsi parlait Zarathoustra » de Nietzsche,
« Comment voyager avec un saumon » de Eco, « le mythe de léternel
retour » dEliade, « Totem et tabou » de Freud,
« Lexistentialisme est-il un humanisme ? » de Sartre se
chevauchaient, affalés sur un sol en ciment douteux. Des bibelots ! La pièce
le narguait dattrape-nigauds inutiles, revêtus du costume de la connaissance.
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- Dans un temps futur un extra-terrestre ou un rescapé dun
cataclysme planétaire viendra se réfugier dans un abri atomique pour y traquer les
traces du savoir humain et découvrira ceci : des livres clos, muets à jamais.
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- Matthias reprit son chemin. Errait dans les dédales, tourniquets
de murs, cloison après cloison, le cube circulaire dun démiurge mégalomane.
- Labsence dangles lui procurait un vertige nauséeux.
Il voyait au fond des béances des formes floues, nuages de plasma, globules
phosphorescentes. Sapprochant, reculant. Mirages exhalés par la luminescence
laiteuse.
- Quelquun bredouillait des incohérences dans
ses tympans, voix radiophonique dun speaker des années trente : Ein-Volk-Ein-Reich-Ein-Führer-
LAllemagne-étalera-son-empire-au-delà-des--Blü-he-im-Glanze-
- dieses-
- « Y a t-il
». Lécho de son articulation
se répéta en polyphonie confuse, accompagné de grondements étouffés, froissements de
papier.
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- Rentré dans le fantasme dun architecte débile, dun
jeu de logiciel à la con. Fatigué de marcher dans le non-sens.
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- Autre pièce vide. Non, pas tout à fait. Dans un coin
il
ny a pas de coin
étaient entassées des espèces de guirlandes
papier-tissu, tentacules qui lui tendaient leurs bras
il tâtait lobjet avec
une certaine répugnance
quest-ce que cest que ça ?
On
pouvait déchiffrer des lettres à travers ce qui paraissait avoir été de vieux
journaux
lécriture de la langue était indécryptable
certainement pas
- de lallemand
le matériau qui avait sans doute servi
à fabriquer ces simili livres
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- Une pensée ourdissait sa trame :
- Cet outillage navait été déposé ici que pour occuper
le séquestré.
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- Un autre homme avait été enfermé dans ce bunker-labyrinthe,
trouvé létrange attirail et décidé de modeler des bouquins.
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- Fils, bobines et longues aiguilles attendaient là, au bas du mur.
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- Faux bunker. Faux livres. Faux papier.
- Tout était falsifié. Même le rapport à la dimension. Et le
sens des proportions.
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- La pensée sentortillait autour dune présomption.
Concept-flash.
- Chacun forge les artifices de son esprit. Cet univers ne fut
agencé que pour toi.
- Personne dautre que toi nest venu ou nira
ici.
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- Fils, bobines et longues aiguilles attendaient là, au bas du mur.
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- Okay. Matthias allait crocheter le fil dAriane lui
permettant de sévader de ce cauchemar. Essayer tout du moins. Même sil
savait quon ne quitte jamais ses propres chaînes.
- Il saccroupit, sinstalla en position de yoga,
sempara des appendices-serpents, se mit au travail.
- Certains ont droit peut-être à du matériel
« noble » : marbre, cristal, lapis-lazuli. Moi, cest du béton.
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- Il nétait pas seul.
- Une araignée noire tissait sa toile, elle aussi, sur la voûte.
Qui allait remporter ce marathon, terminer avant lautre ?
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Quelque part les insectes sont immortels
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- Un bunker colossal, une araignée, des tentacules papier mâché,
papier gâché, papier brouillon, papier bidon, tout en rotondité
est-ce là ma
chimère ?
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- Bout de langue coincé entre les maxillaires, il jetait des coups
dil à laraignée, lui murmurait des choses :
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- Dont worry, be happy ! le minotaure est parti.
Reviendra peut-être un jour se faire les dents mais nous lattraperons, le
musellerons avec nos crépons
Si ce nest moi, ce sera un de mes frères
un pas en avant et vlan retour à la case départ
pieds sur le chat noir, tu vas au
mouroir
à qui le tour ? ne vous inquiétez pas, il y en aura pour tout le
monde
chacun dans son cocon de cocagne, dix ans pour une maille et nous allons
momifier cet empyrée avec nos filaments
ten fais pas, ma puce, on ira tous au
paradis
Und-der-Hai-fisch-der-hat-Zäh-ne-und-die-beis-sen-ins-Gesicht-
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Elysabeth Merx 2004
- art nest